Grande distribution : quelles enseignes traitent le mieux leurs salariés ?
Conditions de travail, accidents, salaires, turnover… Le vrai visage des employeurs de celles et ceux qui nous permettent de faire nos courses.
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Combien est payée ma caissière ? Est-ce plus ou moins que dans une autre enseigne de ma ville ? Y a-t-il beaucoup plus de mouvements de personnel (turnover) dans ce réseau par rapport à un autre ? Qu’en est-il des accidents du travail ? Et quels rayons mettent en avant les produits les plus nocifs pour le climat ou, à l’inverse, rendent accessibles les denrées les plus responsables ? Voici quelques questions que peuvent se poser les consommateurs. Il est difficile d’obtenir des réponses, car les grandes surfaces dissertent peu sur ces sujets. 60 Millions de consommateurs a donc compulsé les connaissances à jour pour publier deux comparatifs inédits. (L’enquête détaillée est à lire dans le numéro de juin 2025 de 60 Millions de consommateurs).
Notre objectif est double. Premièrement, nous souhaitons informer les consommateurs sur la façon dont les distributeurs gèrent leurs impacts sociaux et environnementaux. Deuxièmement, nous souhaitons que les distributeurs sachent que nous les scrutons, et que nous continuerons à le faire, sur ces critères. Comme nous allons le voir à travers cette enquête, il reste beaucoup à faire.
Près de 630 000 salariés tiennent les caisses de nos supermarchés, approvisionnent les linéaires, assurent les stands boucherie, poissonnerie et boulangerie, gèrent la logistique, l’administratif ou le magasin. En France, la grande distribution est le premier employeur privé. Une bonne raison de s’intéresser aux conditions de travail de celles et ceux qui nous permettent de faire nos courses. Alors, dans quelles enseignes les salariés sont les mieux traités ?
Un turnover élevé dans les grandes enseignes
Pour mesurer le bien-être de cette main-d’œuvre, nous nous sommes penchés sur le taux de turnover (rotation du personnel) dans les six plus grandes enseignes françaises. Celui-ci se révèle plus élevé que les 20 % de moyenne évalués par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) dans les entreprises privées.
Il faut dire que travailler dans la grande distribution est particulièrement difficile. Six salariés sur dix y font des horaires décalés, davantage que partout ailleurs. Et 87 % passent leurs week-ends en magasin pour des rémunérations proches du smic, voire moins, comme pour 66 % des effectifs du secteur qui travaillent à temps partiel.
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Le travail est plus dur en petites surfaces
« Ces situations mènent souvent à des conséquences lourdes et documentées, comme la pression psychologique, l’incapacité de se projeter à long terme, la répugnance à s’installer à deux pour éviter d’imposer sa précarité à l’autre », liste Christophe Alliot, cofondateur du Bureau d’analyse sociétale d’intérêt collectif (Basic), qui enquête sur l’impact social et environnemental du système alimentaire.
De quoi provoquer un taux de rotation aussi élevé que 60 % chez Carrefour ? « Attention, prévient le distributeur, notre calcul prend en compte le départ des contrats temporaires, une méthode qui s’impose à nous en tant que groupe coté en Bourse. » Ses concurrents n’étant pas soumis à cette obligation, ils ne comptent que les sorties de contrats à durée indéterminée (CDI).
Chez Auchan, 30 % des effectifs en CDI ont été renouvelés l’an passé. Une moyenne à nuancer chez ce distributeur actuellement en plan social. « Dans l’hypermarché de La Défense, le turnover est de 23 % contre 29 % dans le supermarché de la commune de La Garenne-Colombes », détaille Éric Romagné, délégué syndical à l’Union nationale des sociétés autonomes (Unsa) de l’enseigne. D’après les témoignages reçus par ce dernier, le travail en très grande surface serait moins dur que celui en plus petite surface où le manque de place rend la gestion et la mise en rayon plus compliquée.
De leur côté, les salariés de U semblent heureux chez leur employeur. Moins de 8 % des équipes ont quitté l’enseigne en 2023. « Chaque magasin est indépendant, il a son propre système de primes et sa culture d’entreprise. Les franchisés semblent mieux s’adapter aux salariés, ils savent que le turnover coûte cher », interprète Émilie Valette, à la tête de Distrijob, la plateforme de recrutement spécialisée du secteur.
Un quotidien jugé très pénible chez Lidl
Impossible de savoir, en revanche, si Leclerc, Intermarché ou Lidl retiennent mieux leurs collaborateurs : ils ne communiquent rien sur le sujet. Le turnover serait toutefois tellement élevé chez Lidl que l’intersyndicale a lancé, en mars dernier, un droit d’alerte économique pour dénoncer la dégradation des indicateurs sociaux. Cinq syndicats du distributeur allemand y déplorent un quotidien particulièrement pénible. Comme l’un de nos indicateurs en atteste, le risque en nombre d’accidents du travail par heure travaillée pour les employés de Lidl est quasi double par rapport à celui encouru chez Auchan, Carrefour ou U.
« Les employés du discounter sont multitâches. Ils doivent tenir la caisse, approvisionner les rayons, manipuler les transpalettes. Ils prennent forcément plus de risques que quelqu’un qui reste en caisse », décrypte Émilie Valette. La spécialiste de la grande distribution note aussi que certaines enseignes ont mis en place des mesures pour réduire le port de charges lourdes, par exemple en permettant que les packs d’eau soient scannés directement dans les Caddies. Ce qui n’est pas le cas chez Lidl.
Salaires et primes en baisse depuis 2023
« Le risque pour les moins bons sur les sujets sociaux, c’est de ne plus avoir accès à la main-d’œuvre dont ils ont besoin », prévient Rémy Gérin, professeur de marketing à l’Essec et spécialiste de la grande consommation. En contrepartie, Lidl propose des salaires plus élevés que ses concurrents. Ainsi, un employé toucherait plus de 2 000 € par mois hors primes contre 1 820 € chez Leclerc, selon nos moyennes calculées à partir d’un sondage réalisé par Distrijob auprès de 1 600 salariés du secteur. Des salaires loin des 2 730 € nets perçus dans le secteur privé en France en 2023. « La grande distribution ne se porte pas bien. Les rémunérations peuvent difficilement augmenter quand le milieu va mal », pointe Émilie Valette. Ancienne salariée de Leclerc, elle se souvient de primes allant de 2 000 à 3 000 € quand son magasin affichait une bonne rentabilité.
Nos données montrent, en effet, que les employés de la grande distribution peuvent toucher de 6 à 9 % de revenus supplémentaires sous forme de participation et d’intéressement. L’année dernière, une caissière d’Auchan avait défrayé la chronique pour être partie en retraite millionnaire grâce à l’actionnariat salarié. Ces parts variables grimpent à plus de 10 % de la rémunération pour les cadres contre seulement de 2 à 9 % pour les encadrants et techniciens ayant un statut d’agent de maîtrise et les employés. Ces statuts, précisés par les sondés de Distrijob, ont une réalité tangible dans le quotidien selon les salariés.
« Un employé doit pointer, notamment quand il part en pause. Un chef de département, ou de rayon en hypermarché, ayant le statut de cadre, ne compte pas ses heures et peut faire l’ouverture et la fermeture chaque jour », illustre Émilie Valette. Les cadres les moins bien payés seraient ceux de Leclerc, les mieux payés ceux de Lidl et U. Pour les commerçants spécialisés, souvent agents de maîtrise, les meilleurs salaires se trouvent chez Intermarché. Ce distributeur, qui maîtrise une grande partie de la production, emploie beaucoup de poissonniers, bouchers, fromagers, boulangers, à des salaires plus élevés en raison de leurs qualifications recherchées.
Les distributeurs pas d’accord
Les distributeurs contestent nos chiffres sur les rémunérations. Leclerc et Carrefour en tête, sans nous fournir les leurs. À l’inverse, les trois enseignes aux moyennes les plus hautes : Lidl, U et Auchan nous ont transmis leurs « calculs maison », plus élevés que les nôtres. Lidl indique payer ses cadres plus de 5 000 € brut mensuels et ses employés au-dessus de 2 000 €. Chez La Coopérative U, où la politique salariale se décide au niveau des magasins, les employés seraient payés 15 % de plus que nos calculs, les agents de maîtrise 14 % et les cadres 3 %.
Chez Auchan, les employés toucheraient 3 % de plus, les agents de maîtrise 8 % de plus et les cadres 15 % de plus. Auchan nie d’ailleurs fermement une différence de salaires entre hommes et femmes aussi élevée que celle que nous trouvons, de 46 % de plus pour les hommes. Le distributeur à l’oiseau rouge l’évalue à seulement 7 %. Sur ce sujet, l’interprétation des données fournies par Distrijob est délicate. Premièrement, elles ne prennent pas en compte les postes en temps partiel, occupés aux deux tiers par des femmes. Ensuite, 75 % des sondés – toutes enseignes confondues – sont des hommes, majoritairement cadres et agents de maîtrise, soit les postes les mieux payés, quand la moitié des femmes interrogées sont, elles, employées.
Carrefour, plus paritaire concernant les salaires
En comparant salariés et salariées de même statut, la différence est moindre chez Auchan, les hommes cadres n’étant payés « que » 30 % de plus que leurs collègues féminines. Un niveau toujours loin de l’égalité salariale, mais meilleur que chez U, où les managers toucheraient 45 % de plus que leurs homologues femmes. Carrefour serait le plus paritaire, qu’il s’agisse des salariés tous statuts confondus ou des cadres, agents de maîtrise et employés entre eux.
Carrefour publie aussi le meilleur index égalité femme-homme. Cet indicateur, obligatoire pour toute entreprise de plus de 50 salariés, se traduit en une note sur 100 points. Elle mesure l’écart de rémunération entre les sexes, ainsi que la répartition entre genres des augmentations et des dix postes les mieux rémunérés. Sur ce critère, Auchan est encore le plus mal noté avec un score de 89/100, qui n’évolue pas depuis trois ans. Intermarché a, lui, fait progresser cet index de deux points en un an.
Un ascenseur social perfectible
Comme dernier critère pour mesurer à quel point les distributeurs se soucient de leur rôle social, nous avons regardé s’ils remplissaient correctement leurs obligations en matière d’emploi de salariés handicapés. Seul Leclerc dépasse d’un point le seuil légal de 6 % des effectifs. U et Intermarché en sont proches, mais Carrefour et Auchan en comptent moins de 4,5 %.
À ce titre, ils doivent verser une contribution à l’Association d’aide à l’emploi pour les salariés en situation de handicap (Agefiph). La distribution a donc des progrès à faire en matière de protection, de rémunération et d’inclusion de sa main-d’œuvre. Néanmoins, il faut reconnaître à ce secteur une réelle vertu, celle d’être un ascenseur social. Selon la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), un directeur de magasin sur trois a débuté comme employé.
Comment nous avons procédé
• Pour évaluer les enseignes, nous nous sommes appuyés sur différents indicateurs.
• Pour les accidents du travail, le turnover et les salariés handicapés, les informations ont été publiées plus ou moins récemment par les grands distributeurs. Elles portent sur l’année 2024 pour Carrefour et Auchan, 2023 pour Lidl et U, 2021 pour Intermarché et 2020 pour Leclerc.
• Pour les salaires, les données viennent de la plateforme de recrutement Distrijob, qui sonde les candidats sur son site en ligne. Nos moyennes se basent sur les déclarations de 1 600 salariés, toutes catégories confondues.
• Pour l’alimentation durable, les notes ont été établies par le Réseau action climat (RAC), qui fédère 37 associations comme WWF ou Greenpeace, grâce à une enquête menée en rayons, sur les catalogues et sites internet des enseignes. Les évaluations sur le thon sont, elles, issues d’une étude de l’association Bloom, qui lutte contre la destruction de l’océan, du climat et de la filière des pêcheurs artisans.
• Questionnés sur ces données, Auchan et U ont répondu exhaustivement, Carrefour, Leclerc et Lidl partiellement. Intermarché n’a, quant à lui, pas réagi.