Crèmes et produits éclaircissants : un danger pour votre santé

Des produits éclaircissants pour peau noire ou métissée sont vendus en toute illégalité. Parfois efficaces, ils sont aussi dangereux pour la santé.

Par Cécile Blaize et Laure Marescaux

Publié le

Une femme noire se met de la crème
Getty Images

Ce n’est pas une légende : les peaux noires ou foncées sont mieux armées que les peaux claires pour lutter contre les agressions du soleil (ce qui ne dispense pas d’appliquer de la crème solaire). Cela est dû à une plus forte concentration en mélanine, le pigment qui colore la peau. « Ce degré de pigmentation assure une meilleure protection vis-à-vis des effets des UV, et les cancers de la peau se font d’ailleurs rares », note le Pr Antoine Mahé, chef du service de dermatologie des Hôpitaux Civils de Colmar, spécialiste des phototypes foncés.

Revers de la médaille, ces typologies de peaux riches en mélanine sont particulièrement sujettes aux taches pigmentaires en cas d’inflammation. Ce qu’on appelle l’hyperpigmentation post-inflammatoire ou HPPI. « L’inflammation stimule la production de mélanine par les cellules concernées (les mélanocytes) et le pigment en excès provoque des taches », précise le médecin. Pour les faire disparaître, de nombreuses personnes ont alors recours à des produits non homologués, souvent au détriment de leur santé.

Attention aux peelings et gommages

Plusieurs mécanismes inflammatoires peuvent être à l’origine de ces taches pigmentaires, en premier lieu certaines affections de la peau. « Toute dermatose inflammatoire chronique ou persistante, telle que l’acné, le psoriasis et la dermatite atopique, peut entraîner des taches, qui régressent dans la majorité des cas avec le traitement de l’inflammation », souligne le Pr Mahé. Les réactions inflammatoires peuvent aussi être provoquées par des piqûres d’insectes, des produits cosmétiques irritants ou des exfoliants.

Pour l’expert, « il faut être très prudent avec tout ce qui est peeling et gommage, qui doivent rester très superficiels. Par précaution, j’ai tendance à les déconseiller ». Une de ses patientes avait utilisé un exfoliant contenant un peu d’acide salicylique, un acide de fruit très courant dans les produits gommants de la famille des BHA (acides bêta-hydroxy). « Sur une peau blanche, il n’y aurait sans doute eu aucun problème, des petites irritations passagères tout au plus. Mais chez cette personne, cela a généré une hyperpigmentation qui a duré plusieurs mois. »

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7 femmes noires sur 10 ont des taches pigmentaires

Ce problème de taches sur les peaux noires ou métissées est loin d’être anecdotique, comme en témoigne Anne-Marie Mendy, gérante d’origine sénégalaise de Colorful Black, un magasin de cosmétiques ethniques : « Sur 10 femmes noires, je dirais qu’il y en a au moins sept qui ont des problèmes de taches pigmentaires. » Elle-même a commencé à en avoir vers 16 ans, à l’apparition de ses premiers boutons d’acné. « C’est un sujet de préoccupation dans la communauté. Les clientes me disent : qu’est-ce que je peux faire pour me débarrasser de ces taches ? »

Pour répondre à cette question récurrente, un certain nombre de marques et de laboratoires spécialisés ont vu le jour ces dernières années. Des experts de la cosmétique pour peau foncée, comme In’Oya, WAAM Cosmetics, Nuhanciam et Mela’Aura, ont développé des gammes ciblées anti-taches. Des produits qui peuvent être intéressants, mais dont il ne faut pas attendre d’effets miraculeux, car « comme pour la cosmétique anti-âge, il y a une grosse part marketing dans la cosmétique “ethnique” », affirme le Pr Mahé.

Plus embêtant, certains produits pourraient se révéler contre-productifs et provoquer… une inflammation ! Des laits correcteurs d’hyperpigmentation promettent, par exemple, de réguler la production de mélanine, grâce, entre autres, à la présence d’hexylresorcinol. « Il s’agit d’un agent de peeling, donc un produit un peu abrasif et irritant, souligne le spécialiste. Si c’est très faiblement dosé, pourquoi pas ? Mais je le déconseille, car je trouve que la balance bénéfice/risque ne profite pas à l’utilisateur. »

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Bon marché mais efficace, c’est risqué !

Plus grave, sur internet et dans certaines épiceries exotiques, on déniche facilement des produits dépigmentants illicites, redoutablement efficaces, mais aussi très dangereux. « Ils portent souvent des noms évocateurs comme Charme, Jolie Belle, Lumière, etc., et sont généralement fabriqués dans des pays où les réglementations et la surveillance des produits sont faibles. Parfois aussi dans des pays européens qui les vendent à l’export, alors qu’ils sont interdits chez eux ! », regrette le Dr Antoine Petit, ancien praticien hospitalier et membre du groupe de travail ­thématique « peau noire » de la Société française de dermatologie.

Le succès de ces cosmétiques, souvent bon marché, n’est pas nouveau. Depuis qu’elle est petite fille, Anne-Marie Mendy voit son entourage utiliser ce type de produits. « J’ai des copines et des tantes qui utilisent des produits éclaircissants, achetés à 5 € le tube, avec des résultats en une semaine ! Elles en mettent d’abord uniquement sur les taches brunes, mais elles deviennent trop claires par rapport à la teinte de leur peau, alors elles finissent par en appliquer sur l’ensemble du visage. » Au détriment, à leur insu, de leur santé.

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De l’hydroquinone, normalement interdite

Parmi les substances problématiques des produits hors circuit officiel, on trouve fréquemment l’hydroquinone, un dérivé benzénique interdit dans les cosmétiques depuis 2001 (cancérogène avéré chez certaines espèces animales et suspecté chez l’homme). Seule son utilisation sous contrôle médical est autorisée. Car « c’est un composé intéressant lorsqu’il est utilisé à faible concentration et via des mains expertes, c’est-à-dire sur prescription médicale par un dermatologue », souligne le Pr Mahé.

Les produits illégaux doivent leur efficacité à un surdosage en hydroquinone. « Voilà quelques années, nous avons analysé une huile issue d’une saisie des douanes qui en contenait près de 17 % ! » Soit, plus de quatre fois la dose habituelle. Or, « à concentrations élevées, l’hydroquinone peut entraîner des complications ». Réactions cutanées, allergie de contact, irritations, eczéma et même, paradoxalement, hyperpigmentation… jusqu’à atteindre parfois le point de non-retour. « Appliquée à forte dose et pendant des périodes prolongées, surtout sur des zones de peau exposées au soleil, cela provoque des taches noires indélébiles », alerte le Dr Petit.

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De la cortisone détournée de son usage médical

Autre substance, autres effets délétères graves : dans la composition des produits illégaux, il n’est pas rare de trouver des corticoïdes, qui, normalement, doivent être délivrés uniquement sur ordonnance dans le cadre de traitements qui nécessitent des précautions particulières et une surveillance médicale. « Ils constituent la base des traitements des maladies inflammatoires de la peau et sont très efficaces, explique le Dr Petit. Comme ils ont un certain effet dépigmentant, ils sont détournés de leur usage pour servir à la dépigmentation volontaire en toute illégalité. »

Or un mésusage des corticoïdes peut avoir des conséquences importantes. « Mal employés, ils peuvent provoquer des complications sévères, durables, voire définitives, comme des acnés, des vergetures ou une atrophie de la peau, autrement dit une peau amincie qui va se déchirer au moindre traumatisme… », met en garde le Pr Mahé.

Il faut ajouter les complications générales liées à la prise de cortisone lorsqu’elle est appliquée régulièrement en quantité importante et qu’elle passe dans la circulation sanguine. « Diabète, infections, tension, glaucome, cataracte, ulcère, insuffisance rénale… la liste est infinie », insiste le Dr Petit.

Pour le spécialiste, la prudence est de mise lorsque l’on achète un produit anti-taches sur internet ou en épicerie exotique : « Il n’existe pas de cosmétique hyper efficace, avec un fort pouvoir éclaircissant, qui soit dépourvu de danger. » Son conseil ? Consulter un dermatologue, « qui n’aura peut-être pas toujours la solution miracle, mais vous évitera de prendre des risques ».

Les produits de pharmacie aussi efficaces ?

En pharmacie et parapharmacie, les « anti-taches », « éclaircissants », « dépigmentants » sont abondants. Destinés à traiter les taches en général, de vieillesse comme de soleil, ces produits s’adressent à tous les types de peau. Toutefois, ils n’ont pas plus d’effet sur l’hyperpigmentation que sur les taches des peaux claires, selon le Pr Antoine Mahé : « Certains principes actifs comme l’acide kojique et le thiamidol sont très intéressants pour traiter les taches et ne présentent pas de danger avéré, quel que soit le type de peau. » À tenter, pourquoi pas, avant de consulter un dermatologue si le problème persiste.